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Homo homini lupus

Posted by Gwenaëlle on sept 3, 2010 in Bien bien..., Enrichissant, Tragique

« Noir » est arrivé, il y a longtemps déjà, du sud de l’Italie et c’est ainsi que les paysans toscans l’ont surnommé quand il s’est installé dans la ferme de Rofanello, sur une terre argileuse et dure, sur laquelle personne ou presque n’a voulu s’installer avant lui. Noir est un homme de bon sens et qui porte une attention de tous les instants à la faune et à la flore. Il sait que, ce que l’homme donne à la nature, celle-ci le lui rend au centuple… Patiemment, avec la force de ses seuls bras, il a redonné vie à ces parcelles de prés et de forêts, à la maison et à la grange, à ces hectares qui l’entourent.

Ce qui n’est pas du goût de ses voisins, qui tous peu à peu, abandonnent la terre au profit des industries. Pas du goût de son fils non plus, qui est parti à Milan faire fortune. Pas du goût des gens du cru qui s’estiment à jamais propriétaires de cette terre toscane, même s’ils n’en font rien, même s’ils la polluent et la défigurent. Ils ne perdent d’ailleurs pas une occasion de lui faire sentir qu’il n’est pas comme eux. Alors, quand une louve vient rôder dans les parages, et que Noir décide de la protéger de la vindicte humaine, il devient, au même titre que la bête, l’homme à abattre…

Noir Toscan est d’abord une ode à la nature. De très belles descriptions, fines et légères. Une manière de « croquer » le paysage, comme on esquisse à traits rapides mais précis. C’est aussi, évidemment, une réflexion plus large sur la place de l’homme sur terre, sur sa relation avec l’environnement qui l’entoure, sur la cruauté qui semble parfois nicher dans le cœur humain sans qu’on puisse rien y faire pour l’en déloger… Et enfin, dans une parabole pleine de douceur et de regrets, une illustration de ce proverbe bien connu et toujours d’actualité : l’homme est un loup pour l’homme…

Merci à Katell qui a fait voyager son livre jusqu’ici (avec quelques péripéties… ;-) ) Il repart maintenant chez Grimmy.

Noir Toscan, Anna Luisa Pignatelli, La différence, 14€

 
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Blogoclub : L’homme ralenti

Posted by Gwenaëlle on sept 1, 2010 in Bien mais..., Pour les fans uniquement...

Pour ce blogoclub de septembre, j’ai choisi de lire L’homme ralenti, de J.M Coetzee, auteur sud-africain, habitant désormais l’Australie dont certains ouvrages ont été salués comme des chefs d’œuvres par la critique internationale. C’était une découverte pour moi qui n’avais jamais rien lu de lui.

C’est en revenant des courses que Paul Rayment est victime d’un accident. Alors qu’il pédale tranquillement, un chauffard lui fait faire un vol plané. Le vieil homme se réveille à l’hôpital, amputé d’une jambe. Refusant qu’on lui mette une prothèse, il finit par rentrer chez lui et être confié aux bons soins d’une auxiliaire de vie qui se charge du ménage et des soins : Marijana Jokic, une immigrée croate, s’acquitte avec énergie et professionnalisme de sa tâche.

Cet accident oblige Paul a envisager l’avenir d’une manière différente. Divorcé, sans enfants, sa solitude lui éclate au visage. La chute, et le handicap qui s’en est suivi, lui font toucher du doigt sa mortalité. Tourmenté, malheureux et souffrant, il se met alors à regarder son aide ménagère autrement car elle est la seule qui prend soin de lui. Peu à peu, il tombe amoureux et cherche à prendre sous son aile le fils puis la fille de Marijana, comme si, en mettant les enfants de son côté, il espérait conquérir le cœur de leur mère…

Cependant, une femme mystérieuse, sortie d’on ne sait où, fait une entrée magistrale dans la vie de Paul. Elizabeth Costello est écrivain. Elle joue avec son cobaye – Paul – cherchant à lui faire comprendre qu’il se fouvoie. Elle semble connaître parfaitement la vie des autres protagonistes de l’histoire et prendre un malin plaisir à manipuler les uns et les autres… Que veut-elle exactement? Des idées pour un prochain roman, comme le pense Paul ou bien aider ce dernier à se remettre sur les rails, comme elle le prétend?

Que penser de cette étrange histoire, écrite en 2005 par J.M Coetzee, deux ans après qu’il eût reçu le prix Nobel de littérature? Si le début laisse présager une histoire assez classique, à la manière d’un Philipp Roth, dans La Tache, par exemple, la suite, elle, avec l’arrivée de cette étrange Elizabeth Costello, personnage récurrent, plonge le lecteur dans une sorte d’interrogation sans fond. Cette romancière est-elle un double de l’auteur, comme le pensent certains critiques littéraires? Que penser alors de cette déclaration de la « femme Costello », comme l’appelle Paul, quand elle dit, à propos du « personnage » Paul « Devrais-je m’avouer vaincue? Devrais-je vous abandonner et recommencer depuis le début ailleurs? Je suis sûre que vous en seriez heureux. Mais je ne peux pas. Cela porterait un coup trop dur à mon orgeuil. Non, il faut aller jusqu’au bout ». Si l’on s’amusait à tirer des conclusions hâtives, on pourrait penser que c’est là Coetzee lui-même qui avoue s’être fourvoyé avec ce début d’histoire et qui n’a pas d’autres solutions que de faire apparaître cet alter-ego de papier pour tenter de sortir de l’ornière…

Car l’arrivée de cette femme venue de nulle part, qui ment comme elle respire et s’ingénie à vouloir faire plier les uns et les autres à sa volonté, semble figer l’action de ce roman. Alors que l’histoire se déroulait « normalement », les personnages se mettent soudain à réfléchir, à penser, à tourner en rond dans le bocal de leur esprit. De manigances en suppositions, le lecteur sent comme du mou dans le gouvernail et se demande où l’on va… Identité, dignité, âge, amour et compassion traversent le roman, de part en part, mais sont parfois pris dans un halo brumeux… Ce qui est certain, une fois qu’on a refermé le livre sur un fin (très abrupte), c’est que ce livre ne laisse pas indifférent. Dubitatif plutôt et plein de questionnements. Sur cet auteur et sur son œuvre…

L’homme ralenti, J.M Coetzee, Seuil, 20€

 
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Swap : En attendant la récré…

Posted by Gwenaëlle on août 31, 2010 in Humeur

Encre fraîche et cahiers neufs, crayons pointus et tablier… c’est sans doute en pensant à toutes ces rentrées passées que Sofynet a eu l’idée de lancer ce swap au thème qui sentait bon la cour de récréation. En petites saintes-nitouches que nous sommes, Armande et moi avons commencé par aller fayoter avec la maîtresse pour qu’elle nous mette ensemble, bien que ce swap ait été prévu pour fonctionner en chaîne. La maîtresse a été sympa et c’est ainsi que je me suis retrouvée, en socquettes blanches et jupe plissée, à jouer à la marelle avec Armande…

Il faut dire d’emblée qu’Armande a plusieurs vies. Dans l’une elle corrige des copies, dans une autre elle pique, coud et brode, dans une troisième elle lit et blogue, dans une autre encore elle joue à la bonne fée… Et la liste ne s’arrête pas là mais la décence et le droit à la vie privée m’empêchent de continuer la longue liste des passe-temps et des activités de cette blogueuse émérite dont le cerveau est en perpétuelle surchauffe et les doigts toujours occupés…

Mais je ne vais pas vous faire attendre davantage car vous brûlez, sans doute, comme toutes celles qui ont déjà eu Armande pour partenaire de Swap, de découvrir le contenu du gros paquet qu’elle m’a donné, lors de notre colloque brestois, fertile en dépenses et en parlotte. Armande, dans sa très grande complexité, s’est placée elle-même devant un terrible dilemme. Un swap qui a pour thème la récré, ça sent l’école mais un paquet qu’on offre le 11 août, ça sent encore un peu l’été non? Du coup, j’ai eu le droit à deux pochettes surprises. Oui! Vous avez bien lu : DEUX!

La première – estivale – m’a réservé de belles surprises. Un livre de Jojo Moyes, les Fiancées du Pacifique. Coup de cœur que Dame Armande voulait partager avec moi. Je ne l’ai pas encore lu, à l’heure où cette page s’affiche sous vos yeux ébahis, mais ça ne saurait tarder. Une petite sardine d’ardoise pour me servir de pense-bête. Du café au doux nom de Vent d’Ouest, histoire de ne pas oublier où je vis. Des herbes de Provence, car j’avais eu l’outrecuidance, dans le questionnaire de préparation, de réclamer des livres au parfum de garrigue. Facétieuse, comme toujours, Armande m’a donc offert un petit pot d’herbes aromatiques pour saupoudrer mes livres! Et enfin, pour contenir le tout, un ravissant petit sac en tissu, fait de ses blanches mains. Petit sac que je ne lâche plus…

C’était déjà superbe mais ce n’était pas fini. Car le deuxième paquet restait à ouvrir. Oui, le rouge aux joues, je l’avoue, j’ai été honteusement gâtée…

Dans le paquet « spécial récré », j’ai trouvé des Kinder à partager avec mes copines de corde à sauter, des bâtons de réglisse à mâchouiller en suant sur mes copies, Germinal de Zola (j’avais confessé n’avoir rien lu de lui, shame on me!), un stylo-plume avec beau-gosse intégré (histoire de faire couiner mes copines de blogs…) et une trousse au tissu fleuri, faite une fois encore par Armande, pour y ranger mes petites affaires et mes anti-sèches…

Sous ce déluge de cadeaux, tous plus ravissants, plus judicieux, plus drôles, plus mimis les uns que les autres, je suis restée sans voix! Quel swap d’anthologie! me suis-je dit. Et puis soudain, j’ai pâli… je n’avais pas encore fait mon colis mais comment allais-je donc pouvoir m’y prendre pour rivaliser d’inventivité, de drôlerie, de délire créatif avec cette bonne fée? J’étais face à un défi tellement vertigineux que j’ai failli renoncer au colloque qui a suivi. Mais pour finir, quelques idées ont jailli. Comment je me suis sortie de ce Koh-Lanta swappesque? Vous le saurez en allant lire le billet de Dame Armande!

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Là-haut, tout est calme

Posted by Gwenaëlle on août 30, 2010 in Coups de cœur

Rares sont les romans traduits du néerlandais mais ils réservent souvent de belles surprises. Celui-ci n’échappe pas à la règle. A peine lues les premières pages, on entre dedans sans rechigner ni se poser de question, pris par le déroulement de cette histoire qui ne ressemble à aucune autre.

Helmer Van Wonderen, la cinquantaine bien avancée, vit dans la ferme familiale. Le roman s’ouvre alors qu’il installe son père, malade, impotent et autoritaire, dans une chambre à l’étage tandis que lui prend celle de son père et se lance dans quelques travaux d’aménagement du rez-de-chaussée, chassant couleurs tristes, tableaux déprimants et horloge bruyante. Est-ce cette simple décision qui va bouleverser la vie d’Helmer, une vie jusque là tranquille, trop tranquille, bercée par les soins à donner aux animaux et les saisons?

Helmer n’a pas choisi sa vie. La mort de son frère jumeau l’a, non seulement privé d’un appui essentiel dans la vie, mais aussi de sa liberté. Par fidélité, il a, en effet, décidé de prendre la place de son frère, abandonnant ses études et la voie qu’il avait choisie, pour s’occuper de la ferme. Helmer s’en rend compte : en fait, il vit une vie qui n’est pas la sienne. Mais comment faire pour en changer? N’est-il pas trop tard? Quelques évènements, des rencontres, des souvenirs vont peu à peu le pousser à sortir de sa réserve, à briser sa carapace.

Là-haut, tout est calme est un roman paradoxal. Il s’en dégage quelque chose d’indéfinissable et pourtant, si l’on scrute bien entre les lignes, rien d’extraordinaire dans ce livre. Pas de meurtre, pas de voyage au Japon, pas de contexte historique ou exotique… Au contraire, la vie d’Helmer est d’une banalité affligeante. Pourtant, une fois commencé, on ne peut se détacher de cette histoire. L’ambiance de la ferme, la beauté simple des paysages, les pensées et les souvenirs d’Helmer, sa curieuse relation avec son père, sa recherche patiente et obstinée d’un bonheur qu’il n’ose même pas imaginer… tout concourt à scotcher le lecteur à ce récit sans prétention mais sans faiblesses non plus! (si d’aucuns voient là une allusion cachée à nos chers écrivains champions de la rentrée littéraire… ils ont raison!)

Un très bon roman, qui ne fait pas de bruit dans le Landerneau germano-pratin mais que la blogosphère a beaucoup aimé. Allez donc voir les avis d’Aifelle, d’Armande, de BelleSahi et d’autres si mon billet n’a pas réussi à vous convaincre qu’en passant à côté, vous rateriez quelque chose.

Là-haut, tout est calme, Gerbrand Bakker, Gallimard, 21€90, disponible à la médiathèque de DZ, dès que je l’aurai rendu!

 
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Un sentiment d’abandon

Posted by Gwenaëlle on août 28, 2010 in Coups de cœur, Nouvelles

Voilà un recueil de nouvelles que je n’aurais peut-être pas lu si Clara ne me l’avait offert, en juin dernier. Ne voulant pas en bâcler la lecture, je l’ai mis de côté pour l’été et j’ai bien fait. Car ce livre est un petit bijou qui ravira tous ceux qui apprécient et écrivent des nouvelles. Et quand on sait que c’est là le premier livre de Christopher Coake, on attend avec impatience d’autres écrits de cet auteur…

Qu’il évoque l’amour indicible d’un père pour son fils, le doute d’une épouse au bord de la tentation alors que son mari risque sa vie en escaladant un sommet, la panique d’un homme qui va devoir veiller sur le fils de ses amis ou la solitude d’un couple de jeunes marginaux, isolés dans une cabane alors que dehors la tempête fait rage, Christopher Coake fait preuve d’un véritable talent. Ses nouvelles sont si denses, ses personnages si travaillés qu’on a l’impression, parfois de lire le début d’un roman plutôt qu’une nouvelle. Les sujets sont toujours originaux et très surprenants. A chaque fois, on termine l’histoire avec une impression d’étourdissement. C’est sans doute parce que l’auteur excelle à nous faire entrer dans l’histoire de ses personnages. Quelques mots à peine et déjà, le lecteur est transporté. Toutes les nouvelles ont en commun de nous montrer des hommes et des femmes qui, coûte que coûte, bravent l’adversité et essaient de vivre, de survivre parfois.

Quand vous saurez que ce recueil est sorti en Livre de Poche, vous  n’aurez plus aucune raison de vous empêcher de le lire. Vous ne le regretterez pas!

Merci encore, Clara, pour cette très belle découverte!

Un sentiment d’abandon, Christopher Coake, Livre de poche, 6,50€

PS : le livre d’Olivier Adam, lu juste après, n’a pas résisté à la comparaison…

 
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Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants

Posted by Gwenaëlle on août 26, 2010 in Bien bien..., Enrichissant, Exotique

Dans cette rentrée littéraire, le livre de Mathias Enard attire l’œil. D’abord en raison de son titre, pour le moins surprenant. Puis par la beauté de sa couverture qui donne des envies de voyage et de méditation au crépuscule. Que cachent donc ces mystères bleus?

S’appuyant sur quelques indices tangibles : l’invitation d’un sultan, quelques lettres, l’esquisse d’un projet de pont, une dague exposée dans une vitrine et la biographie d’un poète, Mathias Enard laisse aller son imagination et déroule une histoire originale. Il raconte, en effet, en de courts chapitres, les quelques semaines que Michel-Ange a passées, en 1506, à Constantinople. Bravant la colère  et la puissance du pape Jules II qui a froissé son orgueil, l’artiste se rend, en effet, en terre musulmane à l’invitation du sultan Bajazet. Ce dernier rêve de faire construire par le sculpteur un pont sur la Corne d’Or.

Michel-Ange, homme de la Renaissance, découvre les beautés de Constantinople : Sainte-Sophie, la bibliothèque du Sultan, les jeux de lumière dans les bâtiments, l’écriture arabe, la musique et la danse… Cherchant d’abord à s’imprégner de l’atmosphère, il parcourt la ville en compagnie d’un interprète et d’un poète que le vizir a mis dans ses pas. S’ensuivra une amitié étrange, des hésitations, une trahison et le miracle de la création.

Très bien écrit, ce livre a pour lui l’originalité de son sujet, l’équilibre qu’il parvient à produire entre fiction et réalité, à la manière de ce pont qu’on imagine enjamber le Bosphore et le personnage de Michelangelo, célèbre déjà mais pas encore au point que l’on sait, dont la personnalité, tout en demi-teintes, affleure sous les mots. Seul défaut : sa brièveté! Eh oui, on commence à peine à s’attacher aux personnages que l’épilogue déjà apparaît…

Merci à Dialogues Croisés

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Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, Mathias Enard, Actes Sud, 17€

 
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Ru

Posted by Gwenaëlle on août 25, 2010 in Bien bien..., Enrichissant

L’auteur de Ru, Kim Thuy, a quitté le Vietnam avec d’autres boat people à l’âge de dix ans. Elle vit à Montréal depuis une trentaine d’années. Après avoir écrit plusieurs romans, elle consigne ici une partie de ses souvenirs.

On a déjà beaucoup parlé du livre de Kim Thuy dans la blogobulle… Comment rester insensible, en effet, à la plume, tout en pudeur retenue de l’auteur, à ses souvenirs éparpillés entre le Québec et le Vietnam? Pour dire ce que fut son enfance et le traumatisme de l’exil, Kim Thuy use de quelques images symboliques, de mots bien choisis, d’impressions fugaces, d’odeurs et de couleurs. C’est un acte de mémoire, un témoignage mais qui reste fragmentaire, à la manière d’un kaléidoscope.

De toute manière, depuis notre fuite, nous avons appris à voyager très léger. Le monsieur assis à côté de mon oncle, dans la cale du bateau ne possédait aucun bagage, même pas un petit sac avec des vêtements chauds, comme nous. Il transportait tout sur lui. Il avait un maillot de bain, un short, un pantalon, un T-shirt, une chemise et un chandail sur le dos, et le reste de ses orifices : des diamants encastrés dans ses molaires, de l’or sur les dents et des dollars américains enroulés dans l’anus.

L’absurdité de la guerre, la peur, la solidarité, l’incompréhension, le goût de la tradition, le mélange des genres, la violence des souvenirs… ce livre regorge de ces fils qui tressent une vie. Il se lit comme un chant, auquel peuvent répondre d’autres chants. Comme par exemple ce que m’a raconté un jour un marin d’ici, qui travaillait alors sur un pétrolier :

Lors d’un voyage à bord du Chinon, nous avons croisé un boat-people. Nous revenions de Corée. Il était environ dix-neuf heures. Nous étions, pour la plupart, en train de dîner. Tout à coup, les alarmes d’incendie se sont déclenchées. Tout le monde s’est précipité sur le pont. Nous nous demandions ce qui se passait. Il semblait y avoir un feu sur l’eau. C’était un jonque pleine de réfugiés. Ils avaient un fût, à la poupe, dans lequel ils avaient fait un grand feu pour être visibles sur la mer. Arrêter le pétrolier a pris un certain temps. Nous avons dû faire des tours autour de la jonque avant qu’elle puisse accoster. La paroi du pétrolier étant haute d’une trentaine de mètres, nous avons débarqué les enfants à l’aide de sacs postaux, attachés à une corde. Je me souviendrai toujours du regard des enfants quand j’ai ouvert les sacs, sur le pont!

Trente-sept personnes sont montées à bord. L’un des nôtres a fait couler la jonque pour ne pas laisser de traces et ne pas risquer que les familles restées au Vietnam soient inquiétées par les autorités. Les réfugiés étaient tous traumatisés et dans un état de déshydratation avancée. Ils n’avaient plus ni eau, ni vivres à bord. Quelques jours auparavant, des pirates avaient croisé leur route. Des femmes avaient été violées.

Après avoir contacté un médecin, nous avons passé la nuit à leur presser des oranges pour les alimenter doucement. Ils sont restés à bord une quinzaine de jours, jusqu’à ce que nous atteignions Singapour. Leur présence à bord a mis une certaine animation. Au bout de quelques jours, les  réfugiés ayant retrouvé leurs forces, je suis allé demander au commandant l’autorisation de les faire participer à certaines tâches, notamment la vaisselle. Avec le surplus de personnes à bord, le postal, celui qui était chargé du service, était en effet débordé. Des femmes se sont portées volontaires pour aller essuyer la vaisselle. Du coup, les assiettes n’avaient pas le temps d’être lavées qu’elles étaient déjà sèches! Et quelle ambiance dans les cuisines!

Le livre de Kim Thuy se lit comme un fragment de littérature, un morceau d’Histoire, des pépites enchâssées dans la mémoire. Une très belle lecture pleine d’humanité.

Ru, Kim Thuy, Liana Levi, 14€

L’avis de Sylire chez qui vous trouverez d’autres liens

 
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Le cœur régulier

Posted by Gwenaëlle on août 23, 2010 in Dommage..., Pour les fans uniquement...

D’Olivier Adam, je n’avais lu que « Des vents contraires ». Ma pensée, à la fin du livre, s’était résumée à un « bof » peu convaincu. Le billet de Clara sur le nouveau Adam m’a laissé penser que peut-être, cet auteur méritait une seconde chance. J’ai donc lu ce Cœur régulier …

… et maintenant je me dis qu’ Olivier Adam n’aura pas de troisième chance. Du moins pas chez moi. Résumons l’histoire. Sarah, la quarantaine, mariée, deux enfants, une vie confortable perd son frère adoré. Cette mort qu’elle imagine volontaire la laisse si désemparée qu’elle fuit. Elle part au Japon, dans une station balnéaire, près de falaises où viennent se suicider tous les dépressifs du pays. Elle suit les traces de son frère, venu là, lui aussi, quelques mois auparavant.

En fait, peu importe l’histoire. On peut bâtir de très bons romans sur des bases légères mais là, le défaut principal et rédhibitoire de ce roman réside dans ses personnages. De bout en bout, Sarah, Alain, Nathan et les autres sont restés théoriques. Et leur vie aussi. Tellement pressé de leur faire endosser leur rôle, incarner ses idées, Olivier Adam a oublié de leur donner de la consistance, de la chair. Le danger, dès lors, était d’aligner les clichés. Et Olivier Adam n’est pas avare dans ce domaine.

Résumons : les gens riches sont bourgeois, de doite et très cons. La vie en entreprise est forcément absurde ( à ce propos, méconnaissance totale du monde du travail ou simple erreur : Sarah se retrouve avec une supérieure hiérachique avant la naissance de ses enfants et quinze ans plus tard, c’est toujours la même… rien ne semble avoir bougé! Elle est toujours dans la même entreprise et sous les ordres de l’inflexible Astrid…) et les collègues absolument convertis à l’idéologie capitalistes et aveugles. Le frère rebelle est incompris et pourtant c’est lui qui a tout compris… Les gens sages sont mortellement ennuyeux. La vie ne vaut que par ses excès. Les Japonais sont mystérieux et accueillants. La nature est belle et poétique. E tutti quanti… Stop, n’en jetez plus…

Aucune surprise, rien qui tranche sur cette accumulation de lieux communs. De plus, la langueur poisseuse qui plane sur tout le roman finit par plomber le lecteur. Et l’on se dit, marre de tous ces quadras mal dans leur peau qui n’en finissent pas de geindre, qui se mettent à dérailler, qui attendent qu’une bonne âme leur mette la main sur l’épaule et qui ne voient le monde que par la lorgnette de leur égoïsme.

Ce qui m’a permis d’aller jusqu’au bout de ce collier invraisemblable d’idées toutes faites, de ce rendez-vous de dépressifs chroniques, c’est la prose d’Olivier Adam. Poète, il excelle à décrire les paysages du Japon, les temples, les jardins. On s’y croit vraiment mais malheureusement, cela ne suffit pas à faire un roman.

Un carnet de voyage dans lequel se seraient glissés par mégarde des ébauches de personnages, voilà à quoi ressemble ce Cœur régulier…

Extrait :

La maison m’avalait, ses teintes douces et mornes, sa lumière fade, sa décoration sans âme parce que Alain n’aimait pas la fantaisie, ses baies vitrées sans croisillons parce que Alain voulait de la lumière, ses meubles design parce que Alain n’aimait pas les vieilleries, ses pièces rangées parce que Alain ne supportait pas le désordre, son bourdonnement éléctrique parce que Alain raffolait des dernières nouveautés technonlogiques, son absence de livres parce que Alain ne voyait pas l’intérêt de les garder une fois lus, parce que nous ne lisions pas « faute de temps », son absence de disques parce que Alain n’aimait pas particulièrement la musique et s’en vantait presque, « j’aime un peu de tout, disait-il, j’écoute ce qui passe », tout ce raffinement, ce dépouillement froid m’étranglaient.

C’est lourd, non?

Le cœur régulier, Olivier Adam, Editions de l’Oliver, 18 €

Merci à Clara qui fait voyager ce livre.

 
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L’empoisonneuse d’Istambul

Posted by Gwenaëlle on août 21, 2010 in Bien bien..., Exotique, Polar

Depuis que Le Che s’est suicidé, je suis toutes les aventures du commissaire grec Kostas Charitos. Il faut dire que dans la famille, on a un petit faible pour la Grèce et tout ce qui s’y rattache. Il était donc impossible de passer à côté de ce policier athénien, amateur de souvlakis et de tyropita, flanqué d’une femme, Adriani, un peu compliquée sur les bords et qu’il ne manie pas toujours avec le doigté qu’il met dans ses enquêtes et gaga de sa fille unique, Katérina, qui fait de lui ce qu’elle veut… Eh oui, ils sont comme ça, les papas grecs, fous de leur fille (j’ai des noms!).

Cette cinquième enquête commence pourtant  presque bien. Kostas et sa femme sont en vacances à Istambul. Bon, d’accord, c’est surtout pour se remettre du refus de leur fille de se marier à l’église et se changer les idées… mais enfin, le tourisme agit comme un baume apaisant sur le cœur des deux parents mortifiés. Adriani fait les boutiques et Kostas se régale de pâtisseries très sucrées… Jusqu’au jour où le commissaire est abordé par un écrivain grec qui cherche à retrouver la nourrice qui l’a élevée. Maria, une nonagénaire, semble s’être volatilisée depuis son arrivée à Istambul. Or, il semblerait qu’elle ait quité la Grèce juste après avoir empoisonné son frère. Bientôt, on trouve un second cadavre… La vieille dame aurait-t-elle perdu la tête?

Pour éviter tout incident diplomatique entre ces frères ennemis que sont la Turquie et la Grèce, Charitos est prié de collaborer discrètement à l’enquête de son alter ego turc, Murat, et de veiller à ce que les meurtres ne créent pas de tensions…

Voilà un polar comme je les aime (même si j’avoue ne pas être totalement objective sur le coup…). De l’humour, beaucoup d’humour. Quand on connaît un peu la Grèce et ses habitants, on savoure les commentaires in petto de Charitos, son attitude, ses réactions, son côté « méditerranéen ». Surtout dans cet ouvrage où la traditionnelle animosité greco-turque transpire de manière parfois comique… Des cadavres mais pas de scènes sanglantes. Des personnages secondaires savoureux (Adriani et ses crises, Guikas, le supérieur du commissaire, les voyageurs qui font partie du groupe… ). Bref, un bon moment de lecture, une enquête menée l’air de rien et une fin qui, telle une note finale, donne toute sa profondeur au mouvement…

Extraits :

Charitos et les complexes. Il a la trentaine, une stature sportive et un air ironique qui me tapent déjà sur le système car j’y distingue la supériorité de la vaste Turquie sur la petite Grèce de rien du tout. Evidemment, c’est sur ce genre d’attitude que se rapprochent ou au contraire se fâchent les hommes en uniformes, qu’ils soient policiers ou militaires de fortune. Parce que, tout bien considéré, la petit Grèce de rien du tout est bel et bien aujourd’hui la Grèce de l’Union Européenne et la Turquie n’est autre que le parent pauvre frappant comme un sourd à la porte orientale de notre communauté de nations.

Charitos et la gourmandise. Je commande un ekmek. C’est à dire, selon les standards turcs, deux couches d’ekmek comme ceux que l’on trouve chez nous et un couche de kaïmak. L’ekmek est un entremets à base de pâte, de beurre et de sirop, le kaîmak est une crème fraîche si épaisse qu’on doit la couper au couteau.

Charitos et sa femme. Je n’aurai donc pas tout perdu, me dis-je. A tout le moins, j’ai appris que lorsque ma tendre moitié me fait une scène, elle ne le fait que par devoir conjugal. Il est donc inutile que je me prenne la tête dorénavant.

L’empoisonneuse d’Istambul, Pétros Markaris, Seuil Policiers, 20€

Merci à Dialogues Croisés pour cette réjouissante lecture.

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Le blues des grands lacs

Posted by Gwenaëlle on août 18, 2010 in Coups de cœur, Musique

Une histoire de musique, d’amour et de mer. A moins que ce ne soit l’histoire d’un homme qui passe à côté des chances de sa vie à force de poursuivre une chimère. Ou les deux ensemble. Un blues, ça c’est sûr, d’eau douce des lacs, d’eau salée de larmes. Un chant venu des profondeurs. Une mélodie d’hier et de demain, qui mêle les thèmes pour mieux nous emporter.

Tu peux saborder le bateau mais un Moore ne coule pas. Cette phrase, Coleman Moore l’a entendue dans la bouche de son grand-père et de son père durant toute sa jeunesse. Sans qu’il le sache, elle résumait déjà toute sa vie. Alors que ses parents n’étaient tournés que vers les étendues liquides, amoureux des voiles et de l’immensité, Coleman (Jason de son vrai nom), lui, a préféré la musique. Mais alors qu’il était en passe de réussir le grand chelem :  être un musicien brillant et reconnu, un homme comblé par l’amour et l’amitié, il a tourné le dos à sa bonne fortune et a fui. Quoi? Le bonheur, peut-être. Ou lui-même. Mais à vouloir trop jouer avec la chance, il a fini par tout perdre, y compris ses mains, désormais brisées et qui ne peuvent plus ternir sa guitare qu’à grand peine. Le seul fil qui retient Coleman à la vie est sa fille, Heather. Au cours des nuits qu’il passe dans le cockpit du bateau qui appartint à son père, en compagnie de ses souvenirs et d’une bouteille de vodka glacée, il convoque ses souvenirs et cherche à conjurer son désarroi.

Exercice périlleux que de vouloir résumer ce livre qui s’écoute plus qu’il ne se lit. Car la musique est omniprésente et c’est un des tours de force de l’auteur, Joseph Coulson, que de lui rendre hommage par son écriture limpide, dansante, harmonieuse. J’ai beau tenter de cerner la magie de cette histoire, mes mots paraissent toujours insuffisants. Alors, sachez juste qu’il s’agit d’une histoire bouleversante d’humanité et de douceur triste. Un portrait d’homme qui touche au cœur. Et autour de lui, des amis et des amours qui, à l’image d’un quintette de jazz, soutiennent et entourent le musicien principal. Et réchauffent sa voix. Jusqu’à ce que le morceau s’achève sur un élan de vie.

Extrait :

Il se souvient de sa première leçon – même si, sur le moment, nul n’aurait songé à appeler ça une leçon; du jour où il a vu la guitare, avec son corps noir et son manche en ébène, posée sur un stand argenté, l’a prise sans réfléchir et, se fiant à son poids dans ses mains, a su, comme par communion, qu’il l’avait déjà dans la peau, qu’il se sentait davantage lui-même en la tenant, malgré ses doigts déboussolés.

Le blues des grands lacs, Joseph Coulson, Sabine Wespeiser Editeur

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